Monseigneur,
Madame la ministre, chère docteur Goodall,
mesdames et messieurs, chers amis.
Nous sommes réunis aujourd’hui autour
d’une personnalité exceptionnelle,
une de ces personnalités qui trace de nouvelles
pistes pour l’humanité. Parce que
le docteur J. Goodall est un être de passion,
parce qu’elle a changé notre
regard sur les animaux et sur le monde,
parce qu’elle incarne des valeurs
d’engagement, de courage, elle
est pour nous tous un modèle.
Avant de commencer cette réception
j’ai eu le plaisir de m’entretenir
avec le docteur Goodall, et elle m’énonçait
la devise qui est la sienne, et de l’action
qu’elle mène pour le monde : "pour
changer le monde, chacun de nous compte, chacun
de nous a un rôle à jouer",
et elle m’a remis cette plaquette, où
l’on voit un chimpanzé tenant son
petit et je ne peux pas m’empêcher
de faire le rapprochement avec les vœux que
j’ai fait pour nos compatriotes il y a quelques
jours : de l’engagement, de l’humour,
et de la tendresse.
Je crois que J. Goodall nous apporte ces vertus
rares et précieuses, que sont l’engagement,
l’humour et la tendresse. Un vrai
combat pour défendre un humanisme
dont notre planète a tellement besoin.
Parler de vous, chère docteur Goodall,
c’est d’abord évoquer la contribution
majeure que vous avez apportée à
la science.
Tout commence chez vous par une passion, l’observation
du monde animal. Beaucoup de vos amis, ici présents,
ont entendu parlé de votre chimpanzé
en peluche - il vous a quitté pour quelques
rares instants, mister H, mister H junior, et
J. Goodall me disait "c’est monsieur
sourire" ; partout où elle va, elle
l’emmène, et il suscite un sourire.
C’est dire qu’il ouvre les portes.
Ils savent aussi, tous ceux qui ont entendu parler
de ce petit chimpanzé, que ce sont les
aventures de Tarzan et du docteur Dolittle, qui
vous ont procuré vos premières joies
littéraires.
Vous racontez souvent cette fameuse journée
pendant laquelle, fascinée par le spectacle
d’une poule en train de pondre un œuf,
vous aviez disparue, des heures durant, tout à
la joie de la découverte du monde animal
; vous aviez alors laissé vos parents se
faire un sang d’encre au point d’en
avertir la police. Pourtant, il vous aura fallu
surmonter bien des obstacles avant de pouvoir
réaliser votre rêve. Il aura également
fallu le hasard d’une rencontre, celle de
votre ami, Clo Mange pour que vous puissiez enfin
vous embarquer sur un cargo à destination
de l’Afrique, ce continent si cher à
votre cœur.
Dès vos débuts vous ferez preuve
de l’opiniâtreté qui caractérise
les grands découvreurs. Alors que vous
n’aviez pas eu la chance d’aller à
l’université, vous avez su être
patiente. Grâce à votre enthousiasme,
à votre détermination, vous avez
su convaincre le docteur S.B. Leakey,
de vous faire confiance pour une mission
d’étude déterminante.
Ainsi à l’âge ou nombre de
jeunes étudiants restent confortablement
installés dans le cocon familial, vous
entamiez déjà vos travaux
d’observation des chimpanzés en Tanzanie.
Vous avez même réussi à entraîner
votre mère, V. Goodall, dans vos aventures.
Le temps venu vous avez eu le courage de commencer
un doctorat à Cambridge,
condition indispensable pour être prise
au sérieux par le monde universitaire.
Cette opiniâtreté vous a également
été précieuse pour mener
à bien vos recherches.
Lors de vos premières observations vous
avez fait preuve d’une infinie patience
pour approcher les chimpanzés, peu à
peu leur faire accepter votre présence.
Tout au long de ces premiers mois vous avez ainsi
pu observer leurs comportements, leurs relations
leurs émotions, et c’est en apercevant
un chimpanzé en train de manipuler une
simple brindille que vous avez pressentie qu’il
y avait là quelque chose d’essentiel,
d’important, là ou d’autres
n’auraient rien relevé de particulier,
vous avez démontré que les
chimpanzés savaient fabriquer et utiliser
des outils, en l’occurrence pour
faciliter la capture des termites.
Cette capacité était alors
considérée comme le seul apanage
des hommes. Vous avez ainsi bouleversé
les notions d’homme et d’animal.
Grâce à vous, la communauté
scientifique a considéré le monde
animal sous un jour nouveau. Tous vos travaux
ont mis en lumière la proximité
entre les hommes et les grands singes. Comme nous,
ils sont capables de tisser des liens affectifs
forts et profonds, notamment au sein d’une
même famille ; comme nous, ils peuvent aussi
faire preuve d’altruisme, de générosité
même.
Quel exemple plus frappant que l’adoption
de l’orphelin Mel par un jeune adulte dénommé
Spindle. Comme nous, ils éprouvent parfois
des passions violentes. C’est ainsi que
vous avez pu décrire une véritable
"guerre de quatre ans" à Gombe,
qui ne s’est achevée qu’avec
l’extermination d’un des deux clans
rivaux. En cela vous avez tracé une voie
; vous avez ouvert de nouvelles perspectives à
la recherche, avec D. Fossey, et B. Galdikas les
deux autres "anges" du professeur Leakey,
vous avez développé une science
fondée sur le respect et sur la patience.
Vous avez donné un nouvel élan,
une nouvelle sensibilité même à
l’éthologie, et si aujourd’hui
la communauté scientifique s’intéresse
d’aussi près aux capacités
mentales des animaux, si on peut employer des
termes, comme "esprit" ou "émotion"
à leur sujet, c’est en grande partie
grâce à vous. |
Votre
expérience est également un modèle
pour tous ceux qui s’engagent dans la défense
de l’environnement. Vous avez très
vite perçu les menaces que l’homme
faisait peser sur les grands singes. Dès
1977, vous avez crée l’Institut
Jane Goodall, pour travailler à
leur connaissance, mais aussi à leur protection.
Il est aujourd’hui présent
dans vingt pays et quatre continents,
avec notamment de nombreux sanctuaires de chimpanzés
orphelins. En France vous avez trouvé un
accueil enthousiaste auprès de la communauté
scientifique comme des grands défenseurs
de l’environnement. Les personnalités
de votre comité d’honneur, le professeur
Y. Coppens, N. Hulot, et A. Bougrain-Dubourg en
témoignent, nous connaissons tous la force
de leur engagement.
Ce combat est plus que jamais d’actualité,
aujourd’hui alors que les populations de
chimpanzés, de gorilles, d’orangs-outangs,
et de bonobos, sont menacées d’extinction,
il est urgent d’agir. D’abord
pour préserver notre lien avec les espèces
qui nous sont les plus proches, et dont la compréhension
participe de celle de l’humanité
elle-même. Surtout parce que la biodiversité
est un enjeu essentiel. À travers les grands
singes, c’est bien la protection des écosystèmes,
c’est la préservation de l’extraordinaire
richesse du vivant, c’est l’avenir
même de l’espèce humaine, qui
sont en jeu.
C’est pourquoi la communauté
internationale s’est engagée à
mettre un terme à l’érosion
de la biodiversité d’ici 2010.
La France entend prendre toutes ses responsabilités
dans ce combat. Nous intensifions la lutte contre
le trafic d’espèces protégées
; très récemment encore, le cas
d’un jeune bonobo importé illégalement
à Roissy a mis en évidence les méfaits
de ce trafic qui constitue un véritable
fléau. Nous voulons également renforcer
l’action de la France au plan international,
qu’il s’agisse du partenariat GRASP,
projet pour la survie des grands singes, et du
partenariat pour les forêts du bassin du
Congo.
Nous devons travailler avec tous les pays concernés
pour mieux protéger les populations de
grands singes. Enfin, le président
de la République a proposé la création
d’un réseau d’experts internationaux
sur la biodiversité. La France
défendra cette proposition lors de la prochaine
conférence des parties de la convention
sur la diversité biologique, en mars 2006
au Brésil.
Vous faites partie, chère J. Goodall de
ces lanceurs d’alerte, de ces vigies de
la planète, qui ont su mobiliser l’opinion
en faveur de l’environnement. Vous avez
très vite compris que la protection des
animaux passe aussi par l’éducation
des hommes. Cela veut dire d’abord sensibiliser
les populations locales. Vous avez toujours eu
à cœur de les associer à votre
combat contre la déforestation et le braconnage.
Cela veut dire ensuite éclairer les citoyens
sur les menaces qui pèsent sur leur environnement
et éduquer les plus jeunes afin d’en
faire des acteurs conscients de leurs comportements
quotidiens. Cela veut dire enfin influencer
les politiques publiques dans le sens de plus
de responsabilité. Dans chacun
de ces domaines, vous avez été parmi
les grands précurseurs. Vous avez commencé
par créer des groupes d’élèves
dans les écoles tanzaniennes pour les sensibiliser
à la protection de l’environnement
et des animaux. Aujourd’hui, ce sont près
de 7.500 groupes dans 90 pays qui ont été
mis en place grâce à votre enthousiasme
- et je l’espère très vite,
en France. Vos livres pour enfants, connus à
travers le monde entier, participent également
à cet éveil des consciences.
Inlassablement, vous parcourez le monde
pour alerter, pour sensibiliser, pour convaincre.
La France, qui a généralisé
depuis un an et demi l’éducation
à l’environnement dans l’enseignement
primaire et secondaire, vous est reconnaissante
d’avoir ainsi tracé le chemin. À
votre passion pour la protection des animaux s’ajoute
une sensibilité aiguë aux grands problèmes
du monde, au problème de l’Afrique
et du développement, au problème
de la connaissance et du respect de l’autre.
Nommée en 2002 messager de la paix
par le secrétaire général
des Nations Unies, K. Annan, vous sillonnez la
planète pour apporter un message d’équilibre,
de stabilité et d’harmonie.
Votre autorité morale, reconnue
de tous, permet ainsi de semer des graines d’espoir
partout dans le monde. Cher Docteur Goodall, votre
message, sans cesse renouvelé, a permis
de changer les mentalités.
Pour cela, nous vous devons de profonds remerciements.
Ce soit, nos pensées vont aussi à
une autre militante de l’environnement,
J. Root, assassinée la semaine dernière
au Kenya. Elle avait fait preuve d’un engagement
exemplaire pour la protection des éléphants
et du lac Naivasha. Mesdames et messieurs, chers
amis, le docteur J. Goodall a marqué de
son empreinte notre vision du monde. Par son charisme,
par sa générosité, elle a
contribué de manière décisive
à éclairer des enjeux de civilisation
fondamentaux.
Elle fait partie de ces rares individus qui font
évoluer la communauté internationale
tout entière. Aujourd’hui,
c’est à l’ensemble de son action
au service de l’homme et de la nature que
nous rendons hommage. Madame J. Goodall, c’est
pour moi un très grand honneur de vous
remettre les insignes d’officier de la Légion
d’honneur.
Dominique
de Villepin |