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TRIBUNE |
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Le
trafic international d’ivoire a
beau être interdit depuis 1989,
les éléphants d’Afrique
sont plus que jamais victimes de la contrebande,
car si la demande a diminué dans
les pays occidentaux grâce à
un travail de sensibilisation, elle explose
actuellement en Asie. |
| ©
Sabine Bernert |
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DEUX
ECLAIRAGES
Plus du tiers des éléphants
ont été abattus dans
Parc National de Bouba Ndjida, au nord-est du
Cameroun. Ces chiffres pourraient encore augmenter
car le braconnage se poursuit en n’épargnant
pas les éléphanteaux orphelins.
Dans le Parc National de la Garamba en République
Démocratique du Congo, on n’a jamais
vu une telle tuerie.
Les bébés y sont aussi tués.
On retrouve beaucoup d’éléphants
morts qui ont été tués
d’une balle dans la tête. Les défenses
ont été coupées sans toucher
à la chair.
Face aux moyens lourds des braconniers qui utilisent
des hélicoptères, les gardes forestiers
sont totalement démunis.
A
QUI SERT LE CRIME ?
L’ivoire est aujourd’hui
devenu la dernière ressource naturelle
pour alimenter les conflits sur le continent
africain.
Certains groupes armés traquent les éléphants
et utilisent les défenses pour acheter
des armes. Lesdits groupes ont des liens avec
les syndicats du crime organisé qui font
circuler l’ivoire dans le monde entier
en tirant part des Etats instables, des frontières
poreuses et des fonctionnaires corrompus de
l’Afrique subsaharienne à la Chine.
Mais les rebelles ne sont pas seuls à
se remplir les poches.
Certaines armées régulières
africaines, dont plusieurs soutenus par la France
et les Etats-Unis, sont impliquées dans
le braconnage et le trafic de l’ivoire.
Selon les experts, 70% de l’ivoire
de contrebande part vers la Chine.
Le boom économique de la Chine fait monter
le prix de l’ivoire jusqu’à
500 dollars (387 Euros) le kilo à Pékin.
L’an dernier plus de 150 chinois ont été
arrêtés en Afrique, du Kenya au
Nigéria pour contrebande d’ivoire.
L’an dernier, le record d’ivoire
illégal saisi dans le monde a été
battu, avec environ 38 tonnes (soit les défenses
de plus de 4000 éléphants morts).
Pour la police et selon un programme de surveillance
de l’ivoire, cela montre clairement que
le crime organisé s'est infiltré
dans le trafic d'ivoire: Seuls des spécialistes
peuvent envoyer des centaines de kilos de défenses
à travers la planète.
QUE
FAIRE ?
Lutter en Afrique contre les syndicats
du crime ainsi que les rebelles locaux ?
Ils disposent d’un véritable arsenal
militaire. Les autorités locales africaines
ne font souvent pas le poids.
Malheureusement, Il faut aussi compter sur la
passivité coupable voire la corruption
des autorités des pays concernés.
Enfin, pour les gouvernements africains, la
lutte contre les trafiquants et les braconniers
ne représente bien souvent pas une priorité
au regard des enjeux politiques, économiques
et sociaux. |
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Nous proposons
par conséquent deux actions concomitantes
:
- Renforcer au niveau européen
la lutte contre l’importation de l’ivoire
par de nouveaux moyens aux frontières
et de nouvelles dispositions pénales.
- Une campagne européenne
auprès des autorités chinoises
contre le commerce de l'ivoire. Il est impératif
de faire pression sur le gouvernement chinois
ainsi que sur les consommateurs afin d’enrayer
le trafic international de l’ivoire.
David Lefranc
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| © Sabine
Bernert |
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| Les
chimpanzés ont-ils conscience de la mort
?
par Emilie Genty
Membre du Conseil Scientifique
Une publication récente décrit
les comportements surprenants de chimpanzés
captifs face à la mort d’une femelle
de leur groupe (Anderson et al., 2010). Quelques
observations anecdotiques présentant
des réactions de chimpanzés face
à la mort avaient déjà
été réalisées dans
le milieu naturel (Brown, 1879 ; Teleki,
1973 ; Goodall, 1986 ; Matszuzawa, 1997 ; Boesch
et Boesch, 2000 ; Biro et al., 2010).
Certaines décrivaient que des mères,
dont le jeune était mort, continuaient
à exprimer leurs comportements maternels
et à transporter le corps, parfois
pendant plusieurs semaines, alors que
celui-ci avait atteint un état avancé
de momification (voir Biro et al., 2010). D’autres
rapportaient que la mort accidentelle d’un
adulte engendrait des comportements agressifs
de la part des autres mâles du groupe,
mais aussi l'émission de cris d’alarme
et de nombreux contacts physiques entre eux,
y compris des étreintes.
La récente observation d'Anderson et
al. (2010) au Blair Drummond Safari
Park en Ecosse décrit les
événements autour de la mort paisible
d’une vieille femelle, Pansy, au sein
de son groupe. Plusieurs comportements exprimés
juste avant, puis après sa mort, semblent
indiquer que les individus du groupe ont perçu
celle-ci. En effet, pendant l’heure qui
a précédé sa mort, les
autres membres du groupe sont régulièrement
venus vérifier son état. Suite
au décès, ils ont, dans un premier
temps, recherché des signes de vie en
inspectant sa bouche et en manipulant ses membres,
puis le mâle dominant, constatant l’absence
de réaction, a eu des comportements agressifs
envers le corps. La fille de la défunte
est restée près du corps toute
la nuit, sans faire de nid et en nettoyant régulièrement
son corps. Enfin, après la mort, les
individus du groupe sont apparus léthargiques,
ont moins mangé et ont évité
le lieu du décès pendant plusieurs
jours.

Ces comportements rappellent
étrangement ceux exprimés par
l’homme suite à la mort d’une
personne proche. Nous savons aujourd’hui
que les chimpanzés sont conscients de
leur propre existence (Gallup, 1979),
qu’ils sont capables de faire preuve d’empathie
(De Waal, 1996) et qu’ils possèdent
des cultures locales, c’est-à-dire
qu'on observe des variations comportementales
en fonction de la région d’Afrique
dans laquelle ils vivent (Whiten et al., 1999).
Tous ces attributs ont pourtant été
considérés, pendant très
longtemps, comme l’apanage unique de l’homme.
La question que ces observations liées
à la mort d’un individu soulève,
est donc celle de savoir si les hommes sont
les seuls êtres à posséder
une conscience de la mort. Pour y répondre
et pour comprendre en quoi la perception des
chimpanzés diffère de la nôtre,
il sera nécessaire d'entreprendre de
plus amples recherches. Il serait notamment
intéressant de comprendre comment, en
l’absence supposée de représentation
symbolique de la mort ou de rituels funéraires,
la perception de la mort ou de l’acte
de mourir a évolué au sein du
règne animal.
Les questionnements résultant
de l'approfondissement des connaissances en
la matière auront certainement des implications
sur notre perception et notre considération
des chimpanzés et de l’animal en
général.
Anderson, J.R. , Gilles, A., and Lock, L.C.
(2010) Pan Thanatology. Current Biology, 20,
8, 349-350.
Biro, D., Humle, T., Koops, K., Sousa, C., Hayashi,
M., and Matsuzawa, T. (2010).
Chimpanzee mothers at Bossou, Guinea carry the
mummified remains of their dead infants.
Current Biology, 20, 351-352.
Boesh, C., and Boesh-Achermann, H. (2000). The
Chimpanzees of the Taï Forest : Behavioural
Ecology and Evolution (Oxford : Oxford University
Press).
Brown, A.E. (1879). Grief in the chimpanzee.
American Naturalist, 13, 173-175.
De Waal, F. (1996). Good Natured : The Origins
of Right and Wrong in Humans and Other Animals
(Cambridge, MA : Harvard University Press).
Gallup, G.G. (1979). Self-awareness in primates.
American Scientist, 67, 417-421.
Goodall, H. (1986). The Chimpanzees of Gombe
: Patterns of Behavior (Cambridge, MA : Belknap
Press).
Matzusawa, T. (1997). The death of an infant
chimpanzee at Bossou, Guinea. Pan Africa News,
4 (1), 4-6.
Teleki, G. (1973). Group response to the accidental
death of a chimpanzee in Gombe National Park,
Tanzania. Folia Primatologica , 20, 81-94.
Whiten, A., Goodall, J., Mc Grew, W.C., Nishida,
T., Reynolds, V., Sugiyama, Y., Tutin, C.E.,
Wrangham, R.W., and Boesch, C. (1999). Cultures
in chimpanzees. Nature, 399, 682- 685. |
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Primatologue
Conseiller scientifique de l’Institut Jane Goodall
France
University of St Andrews, Ecosse
L’un des plus grands mystères de l’évolution
humaine reste la question de l’origine de notre langage.
La parole est l’une des facultés uniques à
l’homme qui compte parmi les plus remarquables. Elle
nous permet d’imaginer et de nous référer
au passé et au futur, mais est également essentielle
au partage d’idées et de concepts.
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Le langage humain se caractérise
notamment par l’acquisition très flexible de
conventions partagées qui sont utilisées de
manière intentionnelle et qui font référence
à divers objets, actions ou concepts de manière
abstraite. Une autre caractéristique importante du
langage humain est la présence d’une syntaxe
complexe et récursive.
La question de l’origine du langage parlé
a soulevé de nombreux questionnements et débats
et reste encore aujourd’hui entièrement ouverte.
Il semble évident que la parole n’est pas apparue
soudainement comme par magie et que les précurseurs
cognitifs essentiels à son développement ont
évolué progressivement au sein de l’échelle
phylogénétique des primates. Ne possédant
aucune trace fossile humaine datant d’avant l’apparition
de la parole, il a semblé évident aux scientifiques
de s’intéresser aux systèmes de communication
de nos plus proches cousins, les primates non humains, pour
tenter d’éclairer certains aspects de cette
évolution. Dans un premier temps, il est apparu logique
d’étudier les vocalisations des singes comme
comparaison directe de la production de mots.
Malgré de remarquables découvertes dans l’étude
des vocalisations des singes, telles que la présence
de cris d’alarmes référentiels (un cri
se référant à la présence d’un
type spécifique de prédateur, aérien
ou terrestre: « Attention voilà un aigle, descendons
de l’arbre ! »), une certaine flexibilité
et un contrôle partiel dans la production vocale,
elle semble très différente du langage parlé.
En effet, un individu isolé de tout contact social
dès sa naissance continue deproduire les vocalisations
spécifiques à son espèce et, de plus,
de nouvelles vocalisations ne peuvent pas être apprises.
Ces aspects rendent ce système de communication rigide
et non intentionnel. Il serait donc plus raisonnable de
penser que les singes vocalisent principalement en réponse
à une émotion forte et de manière incontrôlable.
Les témoins auditifs de ces vocalisations finiraient
donc, en associant progressivement ces vocalisations au
contexte particulier dans lequel elles ont été
émises, par en tirer des informations essentielles.
Ainsi, les vocalisations de nos ancêtres persisteraient
aujourd’hui dans les cris, les pleurs, les rires de
l’homme moderne, qui sont étroitement liés
à notre état émotionnel et sont très
différents de notre parole car difficilement contrôlables.
Cependant, avez-vous remarqué à quel point
l’homme gesticule quand il parle ? Ceci est
vrai dans toutes les cultures et il est aujourd’hui
avéré que la parole et les gestes sont étroitement
liés au sein d’un même système
de communication. Ceci a conduit quelques philosophes et
anthropologues a proposé que les origines symboliques
et grammaticales du langage résideraient plutôt
dans nos gestes. En effet, plusieurs arguments théoriques
et anatomiques semblent confirmer cette hypothèse.
D’une part, au niveau neuro-anatomique, l’aire
de Broca, impliquée dans la production de mots, est
directement juxtaposée à l’aire responsable
du contrôle moteur de la main. D’ailleurs, lorsque
les personnes malentendantes communiquent par langage des
signes, l’aire de Broca est activée. Il a également
été mis en évidence que dans des situations
particulières où l’utilisation de la
parole est rendue difficile voire impossible (dans un bar
très bruyant, un lieu de recueil, ou encore lorsque
deux personnes parlent des langues différentes par
exemple), la gestuelle endosse rapidement le rôle
grammatical de la parole: on gesticule pour se faire comprendre.
De plus, les gestes que nous utilisons semblent être
moins influencées par nos émotions que les
vocalisations et être plus faciles à contrôler.
D’ailleurs, les primates non humains contrôlent
beaucoup mieux les mouvements de leurs mains que leurs vocalisations.
Tout ceci semble indiquer que les premiers hominidés
auraient été certainement mieux préadaptés
à une communication utilisant les mains plutôt
qu’à la parole.
De manière intéressante, ceci pourrait expliquer
pourquoi lorsque dans les années 50 les Hayes ont
tenté d’apprendre à leur chimpanzé
Vicki à parler, il n’a été capable,
après des années d’entraînement,
que de prononcer 5 vocalisations ressemblant vaguement aux
mots anglais : mama, papa, cup, et up. En revanche, les
travaux ayant tenté d’apprendre à des
grands singes à utiliser le langage des signes ont
été de réels succès: le chimpanzé
Washoe élevé par les Gardner dans les années
70, ainsi que le gorille Koko (Patterson) et l’orang-outan
Chantek (Miles) ont été capables d’apprendre
et d’utiliser correctement plus d’une centaine
de signes. Cependant il ne s’agit ici que de langages
artificiels, toujours utilisé entre un humain et
un grand singe. Ainsi l’étude de la communication
gestuelle naturelle des grands singes, en raison de leur
proximité phylogénétique avec l’homme,
semble idéale pour tenter de découvrir les
précurseurs potentiels du langage.
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Nous savons maintenant que dans
leur milieu naturel, les primates non humains communiquent
à l’aide de gestes au sein de contextes sociaux,
tels que le jeu ou le toilettage, qui sont donc
moins stressants et contraignants que les contextes de prédation
ou de conflits dans lesquels les vocalisations sont utilisées.
Au cours des dix dernières années, les études
qui se sont concentrées sur l’étude
de la communication gestuelle des quatre espèces
de grands singes ont été réalisées
essentiellement en milieu captif, notamment par l’institut
Max Planck de Leipzig et l’Université de St
Andrews. Ces études ont révélé
que les gestes qu’ils utilisent appartiennent à
3 modalités sensorielles, il existe des gestes visibles
mais silencieux, des gestes audibles donc sonores et des
gestes tactiles. L’ensemble de ces gestes est utilisé
de manière flexible au sein de plusieurs contextes
sociaux (un même geste peut-être utilisé
dans plusieurs contextes différents et plusieurs
gestes peuvent être utilisé au sein d’un
même contexte pour communiquer une information comparable).
De plus, ces gestes sont utilisés de manière
intentionnelle, d’ailleurs l’émetteur
du signal fait attention à l’état attentionnel
de son interlocuteur avant d’utiliser tel ou tel geste.
En effet, si son interlocuteur le regarde, il utilisera
plus souvent un geste visible et silencieux, mais si ce
dernier n’est pas attentif, il utilisera plutôt
un geste tactile ou sonore pour communiquer efficacement.
Joanne Tanner a décrit un geste remarquable chez
une jeune femelle gorille au zoo de San Fransisco qui consistait
à cacher avec sa main sa mimique faciale d’invitation
au jeu. En effet, lorsqu’elle souhaitait surprendre
son partenaire de jeu, elle s’approchait doucement
tout en dissimulant cette mimique incontrôlable. Cette
observation indique, non seulement que les mains sont plus
facilement contrôlables que les mimiques faciales
(au même titre que les vocalisations, étroitement
liées aux émotions), mais également
que les gorilles comprennent le rôle de l’attention
visuelle dans la transmission de signaux gestuels.
Contrairement aux humains, les grands singes n’utilisent
leurs gestes que de manière impérative (Viens
jouer ! Epouille moi!) mais jamais de manière déclarative
(Regarde cette fleur !), le pointage déclaratif n’a
été observé que chez des grands singes
élevés par l’homme.
Cependant, Simone Pika de l’Université de Manchester,
a récemment décrit un geste chez des chimpanzés
dans leur milieu naturel, qui consiste à se gratter
à l’emplacement auquel il souhaiterait que
son congénère le toilette. Les comportements
du congénère qui suivent ce geste semblent
indiquer qu’ils ont compris la demande, et ainsi ce
geste représente le premier exemple de geste référentiel
(C’est ici que je souhaite être épouillé!)
utilisé par des grands singes sauvages.
Pour ma part, je suis allée étudier les gorilles
de plaine dans leur milieu naturel (Mbeli bai, Congo) mais
également dans divers zoos européens (La Vallée
des singes en France, les zoos de Zürich et Bâle
en Suisse) afin de compléter les études sur
leur communication gestuelle. Les résultats de mes
travaux indiquent que le répertoire de gestes utilisés
par les gorilles est très large puisque j’ai
pu décrire plus d’une centaine de gestes différents.
Les jeunes gorilles sont les individus qui possèdent
les répertoires les plus variés au sein du
groupe, et c’est dans le contexte de jeu que la plus
grande variété de geste est utilisée.
De manière surprenante, et contrairement à
ce que l’on aurait pu imaginer, les répertoires
sont très comparables au sein d’un même
groupe de gorilles mais également entre différents
groupes étrangers (que ce soit dans la nature ou
en captivité). Ainsi on peut penser que la grande
majorité des gestes communicatifs sont déjà
inscrits dans le patrimoine génétique des
gorilles. Cependant, la manière dont ces gestes sont
utilisés, avec flexibilité et de manière
intentionnelle, fait sûrement appel à un apprentissage.
Bien qu’aucune preuve d’apprentissage par imitation
n’ait été rapportée, la transmission
culturelle ou encore la ritualisation interindividuelle
font, quant à elles, certainement partie des processus
impliqués dans l’apprentissage de l’utilisation
des gestes communicatifs.
Ainsi, bien que les gorilles possèdent toutes les
facultés nécessaires à l’invention
de nouveaux gestes communicatifs (mise en évidence
lors de l’apprentissage du langage des signes par
exemple), qu’ils soient capables de contrôler
leurs mouvements et qu’ils utilisent leurs gestes
de manière flexible et intentionnelle, ils ne semblent
pas trouver le besoin de créer beaucoup de nouveaux
gestes communicatifs que ceux qu’ils possèdent
déjà.
Ces résultats ne remettent pas en cause les théories
sur l’origine gestuelle du langage et ne rendent pas
non plus l’étude de la communication gestuelle
des grands singes moins intéressante. En effet, leurs
gestes sont très différents des signaux corporels
automatiques de certains mammifères et ressemblent
plus aux signaux communicatifs non verbaux des humains.
De plus, bien que les répertoires de gestes, ainsi
que la signification de ces gestes soient communs à
tous les gorilles, la manière dont ils utilisent
leurs gestes est certainement modifiée par l’apprentissage
contextuel, de même que les vocalisations fonctionnellement
référentielles, mais utilisées de manière
rigide, des singes sont affinés par l’expérience.
Ainsi il reste encore beaucoup à découvrir
concernant la communication des grands singes et des primates
en général afin de nous éclairer sur
les origines de notre langage. Peut-être utilisent-ils
également des signaux plus subtils que nous n’avons
pas encore été capables de détecter?
Il est également fort probable qu’une étude
des signaux associant simultanément vocalisations
et gestes pourra apporter de nouvelles réponses à
ces grands questionnements.
Emilie Genty

La mise en garde du Dr. Jane Goodall : les cultures
destinées aux biocarburants nuisent aux forêts
tropicales !
La primatologue Jane Goodall a déclaré
en septembre dernier que la course à la production
de cultures destinées aux biocarburants nuisait gravement
aux forêts d’Asie, d’Afrique et d’Amérique
du Sud, et venait ajouter aux émissions de gaz tenues
pour responsables du réchauffement climatique.
« Nous abattons les forêts pour produire de
la canne à sucre et de l’huile de palme destinées
aux biocarburants, et nos forêts sont menacées
par une multitude d’intérêts divergents,
à tel point qu’il devient de plus en plus urgent
de les protéger », a déclaré
Jane Goodall en marge de la réunion annuelle de la
« Clinton Global Initiative », organisée
par l’ancien président des États-Unis.
Alors qu’il devient de plus en plus difficile de trouver
de nouvelles réserves de pétrole, plusieurs
pays comme le Brésil et l’Indonésie
misent à tout va sur la production locale de biocarburants,
tels que l’éthanol (produit à partir
de la canne à sucre) et le « biodiesel »
(produit à partir des noix de palme).
Le programme de l’ONU pour le climat considère
que les biocarburants ont une empreinte carbonique faible
car les cultures absorbent le dioxyde de carbone responsable
du réchauffement.
Cependant, les critiques affirment que la demande en biocarburants
a encouragé les entreprises à couper et à
brûler les forêts pour y faire pousser des cultures,
multipliant ainsi les émissions responsables du réchauffement
et entraînant une érosion des sols et une dégradation
des écosystèmes.
« Les biocarburants ne sont pas la solution miracle
; tout dépend de l’endroit où ils sont
produits », a-t-elle indiqué. « La conclusion
de tout cela, c’est qu’il faut améliorer
l’information sur la provenance des biocarburants.
»
Jane Goodall indique que le problème est particulièrement
criant dans la forêt tropicale indonésienne,
où sont produites de grandes quantités d’huile
de palme. En Ouganda – un pays où l’Institut
Jane Goodall œuvre pour la protection des grands singes
–, les cultivateurs cherchent eux-aussi à acheter
de grandes parcelles de forêt tropicale pour y planter
de la canne à sucre, tout comme au Brésil,
où la forêt est abattue pour les mêmes
raisons.
L’Institut Jane Goodall travaille avec un groupe récemment
constitué de huit pays recouverts de forêt
tropicale appelé le « Forest Eight »
ou « F8 » et dirigé par l’Indonésie.
Ces pays ambitionnent de mettre en place un système
en vertu duquel les pays riches leur verseraient de l’argent
en contrepartie de la préservation de leur forêt
tropicale. Les détails du projet ont été
dévoilés lors de la conférence sur
le climat à Bali, en décembre.
Les scientifiques des pays abritant des forêts essaient
encore de calculer avec précision la quantité
de gaz carbonique stockée par les écosystèmes,
mais les premières estimations indiquent que cette
quantité serait environ deux fois supérieure
à celle déjà présente dans l’atmosphère.
traduction par
Shane Lillis et Céline Kaleka

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Que répondez-vous à ceux qui disent
: "Nous n'avons pas besoin de biodiversité"
?
Que nous appartenons, comme la flore et la faune, à
une globalité, à un système environnemental,
et que toute disparition affectant ce système nous
affecte nous-mêmes. Ainsi, lorsqu'un élément,
même infime, disparaît de notre environnement,
nous ne nous en rendons pas compte immédiatement,
mais un jour, nous constatons qu'il nous manque… Et
lorsque plusieurs éléments ont disparu, c'est
le système lui-même qui est mis en jeu. C'est
un peu comme un énorme immeuble, imaginez que vous
ayez soustrait à sa base de plus en plus d'éléments,
mêmes très petits et jugés sans importance,
il arrive un jour où cette base vacille et c'est
toute l'énorme construction qui s'effondre…
Les grands singes sont un élément de notre
environnement, d'autant plus importants pour nous, humains,
qu'ils nous permettent, par ce qu'ils sont, d'apprendre
énormément sur nous-mêmes.
Face au monde tel qu'il fonctionne aujourd'hui, nous en
venons parfois à perdre espoir. Et il faut savoir
que seuls, en effet, nous ne pouvons pas grand chose. En
revanche, dès que nous agissons avec d'autres, alors
nous voyons que nous pouvons beaucoup. C'est un peu comme
si vous vous trouviez face à une immense toile noire
devant laquelle vous ne pouvez que vous sentir découragé.
Mais soudain, vous découvrez qu'une action utile
s'est brodée comme un point de croix au fil d'or
sur le fond noir, puis à quelque distance de là,
une autre action apparaît, puis une autre encore,
et de proche en proche, la toile noire se couvre de petites
croix d'or, comme un ciel étoilé qui recommence
à briller . C'est ce que nous faisons lorsque nous
agissons ensemble avec d'autres. Et nos actions sont comme
autant de petites étoiles d'or.
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L'IPCC (International Panel on Climat Change)
a publié un rapport dans lequel est fait état
du nombre alarmant des effets néfastes du changement
climatique à travers le monde, parmi lesquels : la
sècheresse, les inondations, la diminution des récoltes,
les risques de famines et l'acidification des océans.
Aucun être vivant de ce monde dont nous faisons partie
n’'est épargné par le changement climatique.
En tant que primatologue, je suis particulièrement
préoccupée par la prévision selon laquelle
20 à 30% des espèces font face à
un risque accru d'extinction.
Nous savons que la plupart des espèces vit dans
les forêts tropicales humides, des espèces
phares telles que les éléphants, les tigres
et les chimpanzés, jusqu'aux plus petites espèces
telles que les insectes et les algues. Certaines d'entre
elles jouent un rôle dans la guérison des maladies,
ou pourront le jouer à l'avenir.
Ces forêts sont menacées à la fois
par leur exploitation à grande échelle et
par le nombre croissant des populations pauvres qui les
détruisent pour fabriquer du charbon ou les défrichent
pour une agriculture de subsistance. Quelques-uns des impacts
du changement climatique envisagé par l'IPCC, comme
la sécheresse ou la famine, ne feront qu'exacerber
l'enlisement de ces populations.
Un danger relativement nouveau pour ces forêts
est l'engouement croissant pour les carburants bios.
En Afrique, Asie et Amérique Latine, des zones forestières
autrefois réservées pour la conservation ou
pour une exploitation maîtrisée, sont désormais
converties en plantations de canne à sucre et de
palme, dont la production sera utilisée comme fiouls
pour l'éthanol-carburant ou les biofiouls.
Ces forêts stockent une proportion significative
des réserves mondiales de CO2. Si ces arbres
qui contiennent du carbone sont abattus et brûlés
–à que ce soit comme bois de chauffage ou pour
le défrichement –à l'oxydation du carbone
qui en résultera libèrera quelques milliards
de tonne supplémentaires de dioxyde de carbone. Les
forêts tropicales humides d'Afrique, d'Amérique
latine et d'Asie sont particulièrement importantes
à cet égard. La déforestation des forêts
tropicales ajoute annuellement deux milliards de
tonnes de dioxyde de carbone supplémentaires dans
l'atmosphère, en comparaison avec six milliards
de tonnes provenant des énergies fossiles. Sauvegarder
ces forêts permettrait non seulement d'éviter
de libérer le carbone qu'elles renferment, mais devrait
aussi leur permettre de continuer à absorber le gaz
carbonique à leavenir.
Alors que les pressions humaines ne peuvent être
rapidement inversées, ni les exploitations forestières
et minières enrayées, nous pouvons faire beaucoup
pour sauver ces forêts. Le coeur deune stratégie
réussie implique de travailler non seulement avec
les leaders nationaux, mais aussi, et avant tout, avec les
populations locales afin de rehausser leur niveau de vie,
surtout dans les zones proches des réserves forestières.
En apportant une assistance technique aux fermiers afin
deaugmenter leurs revenus, une éducation aux jeunes,
des soins médicaux aux familles, et des investissements
économiques dans l'écotourisme, ces communautés
rurales peuvent devenir les gardiens de ces forêts,
et non pas leurs « destructeurs ».
Ces stratégies apportent également
d'autres avantages : elles encouragent la stabilité
régionale et la sécurité. La prospérité
rurale, l'éducation, et un système de santé
publique efficace servent de défenses naturelles
contre les épidémies pandémiques, les
guerres, le terrorisme et l'instabilité politique.
En oeuvrant avec les populations locales pour sauver les
forêts, nous aidons à créer de communautés
stables qui amélioreront certainement la sécurité
mondiale.
Le gouvernement des Etats-Unis d'Amérique, l'Europe
et d'autres pays développés ont une part de
responsabilité privilégiée pour promouvoir
ces programmes. Les pays occidentaux sont les plus
grands consommateurs de pétrole, bois et autres industries
générant du gaz carbonique, ils ont la responsabilité
d'aider les pays en voie de développement à
préserver leur patrimoine naturel par la promotion
de programmes de développement durable.
Une augmentation relativement faible sous forme d'aide destinée
au développement des communautés rurales,
particulièrement grâce aux microcrédits,
peut avoir un impact extraordinaire pour la sauvegarde des
zones sauvages, forêts comprises, et de l'ensemble
des formes de vie qu'elles alimentent.
En quelques siècles seulement, les pays
aujourd'hui développés d'Europe, d'Asie et
d'Amérique du Nord ont détruit leurs forêts
dans leur inexorable ruée vers la richesse. Aujourd'hui
seuls quelques vestiges de ces forêts subsistent sur
ces continents.
Les pays développés ont la possibilité
de permettre aux nations en voie de développement
d'éviter de commettre les mêmes erreurs. En
investissant massivement dans le développement durable,
nous pouvons sauvegarder de précieuses espèces,
aider à empêcher l'intensification du réchauffement
climatique, et augmenter la sécurité planétaire.
Aider la préservation des forêts des nations
en voie de développement doit se faire dans l'intérêt
de tous.
Dr.Jane Goodall

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L’étude du comportement des grands singes est l'un des domaines de la biologie qui a le plus progressé au cours des trente dernières années. Ces avancées ont provoqué l'écroulement, sur le front de la science, de bon nombre de préjugés qui sont encore très répandus, de nos jours, parmi le grand public, et même chez certains scientifiques.
La très grande similitude de nos patrimoines génétiques et de ceux des chimpanzés et des gorilles étonne beaucoup les médias et le grand public. Ce n'est pourtant pas la plus grande surprise pour les spécialistes. Cette similitude reste difficile à interpréter dans l'état actuel de la science, car beaucoup de gènes restent à comparer. Par ailleurs, une très petite différence au niveau des gènes peut produire des êtres très dissemblables, en bouleversant, d'une seule mutation, le plan de construction d'un organisme. Le "propre de l'Homme" ne repose donc pas sur beaucoup de différences génétiques, d'autant que la séparation de notre lignée humaine de celles des grands singes africains est récente (six à huit millions d'années, c'est peu !). Elle semble, de plus, avoir traîné, permettant sans doute encore des hybridations entre les lignées pendant au moins un ou deux millions d'années après la séparation initiale de leurs populations. Beaucoup reste à découvrir dans ce domaine compliqué, mais dont l'exploration avance très vite.
Par contre, les études de comportements, en laboratoire et dans la nature, ont établi, sans équivoque, que les quatre espèces de grands singes non- humains - Chimpanzé, Bonobo, Gorille et Orang-outan - ont des capacités considérables d'apprentissage. Ces espèces ont aussi, dans la nature, de véritables cultures, transmises par apprentissage, et variables, comme les cultures humaines, selon les environnements et l'histoire de leur transmission. Les chimpanzés, en particulier, n'exploitent pas les mêmes ressources et n'ont pas les mêmes activités et structures sociales, selon les milieux dans lesquels ils vivent et selon l'histoire de leurs populations. Cette remarque s'applique d'ailleurs à bien d'autres espèces de singes et autres mammifères, qui sortent de notre propos.
Les implications de cet ensemble de découvertes sur la protection des espèces de grands singes, toutes très menacées, sont extrêmement importantes. On sait que les populations des grands primates non- humains présentent, malgré leur habitat limité et leurs faibles effectifs, une hétérogénéité génétique très supérieure à celle des humains actuels, mais encore très mal connue. Cette diversité-là ne sera bientôt plus qu'un souvenir, au rythme de la disparition ou de la réduction des populations sauvages dans leurs environnements d'origine. Les populations artificielles et réintroduites ne préserveront que des bribes de la diversité d'origine, comme les populations des espèces domestiques, qui ne représentent que très mal leurs ancêtres sauvages. Mais il y a bien pire : les chaînes de transmission parentale et par les pairs étant interrompues, les populations captives et réintroduites ne disposent pas de la culture nécessaire à la survie dans le milieu naturel d'origine de leur espèce, ni d'une organisation sociale adaptée. C'est pour cela que la réintroduction connaît tant de difficultés. Elle ne fonctionne que si les individus réintroduits sont acceptés, intégrés et socialisés parmi une majorité de congénères n'ayant pas quitté leur environnement et leur société d'origine. On en est loin, la plupart du temps, et les réintroductions conduisent plutôt à des populations artificielles et plus ou moins domestiquées qu'à de nouvelles populations naturelles. De telles populations sont sans doute plus faciles à maintenir que les populations naturelles. Elles sont intéressantes, mais beaucoup moins que les populations "sauvages" ayant conservé leur culture. En effet, le passage par le milieu humain change les habitudes alimentaires, fait perdre l'autonomie et modifie jusqu'aux comportements sociaux et sexuels, dont des observations récentes ont montré qu'ils étaient susceptibles de changer du tout au tout en milieu artificiel.
C'est dire à quel point la préservation de populations n'ayant jamais quitté leur milieu naturel aurait dû être l'objectif scientifique prioritaire majeur, car ce milieu naturel est le seul à préserver l'information et la possibilité de recherches sur les sociétés, les comportements et la biologie de nos plus proches parents animaux, les seuls auxquels nous pouvons nous comparer pour mieux comprendre ce que nous sommes.
Malheureusement, dans une société où la gestion à long terme des patrimoines naturels et scientifiques irremplaçables de l'humanité compte moins que les profits à très court terme de défricheurs et de marchands de bois plus ou moins maffieux, cet objectif scientifique prioritaire est en train de passer à la trappe, au rythme de la déforestation industrielle. Il convient donc de mettre en route, avec détermination et dès maintenant, le plan B qui consiste à gérer des populations captives, artificielles ou réintroduites, protégées des aléas du monde. Dans leurs yeux, nos descendants pourront chercher à imaginer, avec l'appui des images d'archives, quelles étaient les vies et les cultures de leurs ancêtres et des nôtres, avant que notre stupidité ne prive ces très proches cousins animaux de l'espace et des ressources qui étaient les leurs depuis des millions d'années.
Il existe de nombreuses raisons de vouloir protéger les espèces que l'impact humain fait disparaître. Certaines sont émotionnelles, esthétiques, souvent irrationnelles. Elles témoignent parfois d'une grande méconnaissance de ce que sont ces animaux : un ours sauvage est un fauve, et pas un "nounours"! De même, à l'état sauvage, les chimpanzés ou les gorilles non- humanisés ne sont guère gratifiants et leur observation n'est pas aisée. Mais, à côté des sommes investies dans la conquête de l'espace ou de l'atome, un programme scientifique international prioritaire de préservation des grands singes, chaque fois que faire se peut dans leurs espaces naturels résiduels, est un projet relativement modeste et dont les retombées humaines et philosophiques seraient considérables. En ce sens l'action des Instituts Jane Goodall, dont le nôtre, associés à d'autres organisations alliées, a vocation de proposer à l'opinion et aux gouvernants une action de protection coordonnée, déterminée et rapide, dont beaucoup ne perçoivent malheureusement pas encore l'importance et l'extrême urgence.
* professeur au Muséum et à l'Université de Genève,
membre du conseil scientifique IJGF

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